« Pour un éleveur, perdre son troupeau, c’est tout un monde qui s’effondre. »

Publié le 24/02/2026

Dermatose nodulaire : le témoignage d’une éleveuse sur une ferme Demeter en Ariège

Apparue en France à l’été 2025, la dermatose nodulaire contagieuse a profondément bouleversé les élevages, particulièrement en Ariège. Encore classé en zone réglementée en janvier 2026, le département fait face à une épizootie qui reste sous haute surveillance malgré une amélioration notable de la situation nationale. Cette maladie virale bovine provoque des nodules cutanés douloureux pouvant évoluer en ulcères, accompagnés de fièvre, d’une forte baisse de production laitière et parfois de complications graves comme des mammites, des troubles respiratoires ou digestifs, voire la mort dans 10 à 15 % des cas.

Trois foyers ont été confirmés sur le territoire ariégeois, entraînant abattages systématiques, restrictions de mouvement et campagne de vaccination d’ampleur exceptionnelle — près de 684 000 bovins ont déjà été vaccinés dans le Sud-Ouest au début de l’année 2026. Dans ce contexte tendu, marqué aussi par la mobilisation de certains éleveurs face aux mesures d’euthanasie systématique, nous avons interrogé Camille Mottet, installée en Ariège, pour comprendre l’impact concret de la maladie sur son quotidien, ses animaux et son métier.

Camille Mottet est éleveuse depuis une quinzaine d’années à la ferme de Portecluse (09), à Campagne‑sur‑Arize.

Dermatose Nodulaire : Interview de Camille Mottet, éleveuse sur une ferme Demeter en Ariège

Camille, est-ce que le métier d’éleveuse a été une évidence pour toi ?

« Pas du tout ! Je ne me destinais absolument pas à l’élevage. J’en avais même une image assez négative depuis mon enfance, après avoir visité des étables sombres où les conditions me semblaient rudes. Je ne comprenais pas qu’on ait envie de faire ce métier. J’étais éducatrice spécialisée et j’ai pris une année sabbatique pour faire du WOOFING. C’est en découvrant l’élevage autrement, grâce à la production laitière en biodynamie dans une ferme des Hautes‑Pyrénées, que mon regard a changé. Le lien avec les animaux était différent et cela m’a beaucoup interpellé. Ce respect profond pour les animaux, cette approche pour accompagner le vivant m’ont convaincues. À partir de là, tout s’est enchaîné et j’ai passé un BPREA.

En 2010, j’ai cofondé un projet avec deux autres femmes avec des troupeaux brebis, vaches et chèvres. Puis j’ai repris progressivement la gestion de plusieurs troupeaux au fil des départs et arrivées. Aujourd’hui, nous sommes de nouveau trois associés, avec un troupeau mixte brebis‑chèvres et une dizaine de vaches laitières. L’ensemble du lait est transformé à la ferme, et nous produisons aussi des yaourts aux petits fruits et à la châtaigne. »

Comment la dermatose nodulaire, l’apparition d’une zone rouge à proximité de ta ferme, et les mesures sanitaires associées impactent ton quotidien d’éleveuse ?

« En tant qu’éleveur, on n’a aucun pouvoir sur la gestion sanitaire : tout est imposé, sans consultation. L’abattage chez l’élevage voisin a bouleversé tout le territoire : pour un éleveur, perdre un troupeau comme ça, c’est tout un monde qui s’effondre. Ce qui s’est passé a aussi révélé une vraie solidarité entre les agriculteurs, quelles que soient nos approches de l’élevage.

Pour moi, cette crise révèle une logique industrielle aberrante : les mouvements massifs d’animaux entre pays, le fait qu’on fasse naître un animal en France, qu’on l’engraisse à l’étranger, puis qu’on le réimporte avant l’abattage… pour communiquer sur une viande française. Tout cela interroge complètement notre rapport au vivant.

Le problème est qu’il y aura d’autres maladies : on ne pourra pas vacciner et abattre des troupeaux à chaque fois. Avec le réchauffement climatique, les maladies vectorielles ne font que commencer à arriver. Il faut travailler sur d’autres approches, complémentaires à la vaccination lorsqu’elle est nécessaire. »

Dermatose Nodulaire : Interview de Camille Mottet, éleveuse sur une ferme Demeter en Ariège

Quelle est votre approche en tant qu’éleveuse sur une ferme Demeter ?

« Une vraie vision globale de la santé — l’équilibre de l’animal, son immunité, son adaptation au milieu. Cette approche existe, mais elle est très peu développée, portée surtout en bio et en biodynamie. C’est une vision qui vise à renforcer la capacité de l’animal à faire face, un peu comme pour les humains : chercher un équilibre global plutôt que d’éteindre les feux un par un.

Il existe aussi des outils d’accompagnement global, développés par différents organismes — pas seulement en biodynamie — qui sont utilisés dans l’agriculture paysanne : la méthode « Panse‑bêtes » (https://www.panse-betes.fr/) par exemple.

Ces démarches cherchent un équilibre global du troupeau, ce qui les rend incompatibles avec la logique d’agriculture industrielle. Elles existent, elles fonctionnent, et beaucoup de gens ont déjà travaillé dessus. Il faudrait simplement que les politiques publiques s’y intéressent davantage. »


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